Principaux enseignements
Le blanchiment d’argent représente aujourd’hui entre 2 % et 5 % du PIB mondial, soit environ 2 000 à 5 500 milliards de dollars par an selon les estimations du FMI et du GAFI. Ce phénomène criminel, au cœur des politiques LCB-FT depuis les années 1980, continue d’évoluer avec les nouvelles technologies et les mutations de l’économie mondiale.
- Définition essentielle : le blanchiment consiste à dissimuler l’origine criminelle de fonds issus d’activités illégales (trafic de stupéfiants, corruption, fraude fiscale, vol, extorsion) pour les réintégrer dans le système financier légal.
- Les 3 étapes fondamentales : placement (introduction des espèces dans le circuit financier), empilement ou stratification (dispersion et complexification des flux), intégration (réinjection dans l’économie légitime sous forme d’investissements).
- Infractions liées : le blanchiment de capitaux est intimement connecté à la fraude fiscale, au trafic de stupéfiants, à la corruption, à l’abus de biens sociaux et au financement du terrorisme.
- Cadre réglementaire renforcé : le Groupe d’Action Financière (GAFI), l’Union européenne (paquet anti-blanchiment de mai 2024, création de l’AMLA) et les États comme la France, la Suisse, le Canada ou l’Algérie imposent des obligations strictes aux banques, avocats, notaires, casinos, secteur de l’art, immobilier et prestataires de crypto-actifs.
- Nouveaux défis technologiques : les cryptomonnaies, paiements P2P, jeux en ligne et néobanques ouvrent de nouveaux canaux de circulation des fonds illicites, obligeant les autorités à adapter en permanence leurs contrôles.
- Risques majeurs pour les entreprises : sanctions pénales et financières lourdes, retrait d’agrément, mise en examen des dirigeants, et atteinte durable à la réputation. Les scandales bancaires récents (Danske Bank, Swedbank, Credit Suisse) illustrent l’ampleur des enjeux.
Blanchiment d’argent : définition, origine du terme et enjeux
Qu’est-ce que le blanchiment d’argent concrètement ? Il s’agit du processus par lequel des criminels transforment des capitaux issus d’activités illégales — trafic de drogue, corruption, cybercriminalité, fraude fiscale, vol — en argent apparemment « propre » pouvant circuler librement dans l’économie légale. L’objectif est simple : profiter des fruits du crime sans attirer l’attention des autorités.
Ce travail de dissimulation permet aux réseaux criminels d’utiliser leurs gains pour acheter des biens, investir dans des entreprises légitimes, ou financer d’autres activités illicites, y compris le terrorisme. Sans ce mécanisme de « nettoyage », l’argent sale resterait inutilisable car immédiatement suspect aux yeux des établissements financiers et des enquêteurs.
Argent blanc, noir, sale et gris : comprendre les distinctions
| Type d’argent | Origine | Exemple |
|---|---|---|
| Argent blanc | Revenus déclarés et imposés légalement | Salaire d’un salarié, chiffre d’affaires d’une entreprise régulière |
| Argent noir | Économie souterraine, travail non déclaré | Travail au noir, ventes sans facture |
| Argent sale | Produits d’activités criminelles | Trafic de stupéfiants, corruption, extorsion |
| Argent gris | Optimisation fiscale agressive, évasion fiscale | Montages via paradis fiscaux, sous-déclaration |
Ces distinctions sont essentielles car elles déterminent la nature des infractions et les réponses juridiques appropriées. L’argent sale, par essence criminelle, nécessite un processus de blanchiment pour être réintroduit dans le circuit légal.
L’ampleur mondiale du phénomène
Les estimations internationales sont vertigineuses. Selon le FMI et le GAFI, le blanchiment d’argent représente entre 2 % et 5 % du PIB mondial chaque année, soit entre 2 000 et 5 500 milliards de dollars. Ces chiffres restent approximatifs — la nature même du blanchiment rend impossible une mesure précise — mais ils illustrent l’échelle colossale du problème.
Les enjeux fondamentaux
Les conséquences du blanchiment dépassent largement le cadre de la criminalité financière :
- Déstabilisation du système financier : injection massive de capitaux d’origine douteuse faussant les mécanismes de marché
- Distorsion de concurrence : entreprises « propres » désavantagées face à celles alimentées par des fonds illicites
- Perte de recettes fiscales : évasion fiscale massive privant les États de ressources essentielles
- Financement d’organisations criminelles et terroristes : recyclage des produits du crime alimentant de nouvelles activités illégales
- Atteinte à la confiance institutionnelle : corruption des systèmes démocratiques et économiques

Processus du blanchiment d’argent : les trois grandes étapes
Le GAFI et les régulateurs du monde entier utilisent un schéma classique en trois temps pour analyser et comprendre les mécanismes du blanchiment de capitaux. Cette grille de lecture, bien que simplifiée, permet d’identifier les points de vulnérabilité et d’organiser les contrôles.
Ces étapes — placement, empilement (ou stratification), intégration — peuvent se chevaucher ou être compressées selon le type de criminalité. Les cyberfraudes utilisant les cryptomonnaies, par exemple, permettent un placement et un empilement quasi instantanés.
Le placement : introduire l’argent sale dans le système financier
La première étape consiste à faire entrer les fonds criminels dans le circuit financier légal. C’est la phase la plus risquée pour les blanchisseurs, car les grosses sommes en espèces attirent immédiatement l’attention des banques et des autorités.
Techniques courantes de placement :
- Schtroumpfage (smurfing) : division d’un paiement important en centaines de petits versements effectués par de multiples complices. Par exemple, 100 000 euros fractionnés en transferts de 1 000 euros chacun pour contourner les seuils de déclaration automatiques.
- Dépôts dans des commerces intensifs en cash : bars, restaurants, bureaux de change, salons de jeux — ces établissements permettent de mêler espèces criminelles et recettes légitimes.
- Achats de jetons de casino : conversion d’espèces en jetons, période de jeu minimale, puis encaissement comme « gains ».
- Fausses factures : création de transactions fictives justifiant des mouvements de fonds.
Le placement reste le maillon faible du processus. C’est à ce stade que les dispositifs de vigilance bancaire et les obligations de déclaration de soupçon sont les plus efficaces.
L’empilement (stratification) : brouiller les pistes
Une fois les fonds introduits dans le système, l’objectif est de complexifier leur traçabilité grâce à une série d’opérations financières sophistiquées.
Mécanismes d’empilement :
- Transferts multiples entre comptes dans différents pays
- Utilisation de sociétés écrans avec factures falsifiées et contrats fictifs
- Passage par des paradis fiscaux et juridictions opaques
- Virements internationaux en cascade
- Recours à des produits financiers complexes
Un exemple historique marquant : dans les années 1980-1990, les cartels colombiens faisaient transiter l’argent de la cocaïne selon une « route de la sanctification » — États-Unis, Panama, puis comptes en Allemagne, Monaco, Luxembourg, Autriche et France — avant rapatriement en Colombie via des entreprises européennes.
Le blanchiment basé sur le commerce international (TBML) est particulièrement redoutable à ce stade, utilisant la sur-expédition, la sous-expédition, la surfacturation ou la sous-facturation pour déplacer de la valeur entre juridictions.
L’intégration : réinjecter les fonds « propres » dans l’économie
La phase finale réintroduit les capitaux blanchis dans l’économie légitime, rendant quasi impossible la preuve de leur origine criminelle.
Formes courantes d’intégration :
| Véhicule d’intégration | Mécanisme | Avantage pour le blanchisseur |
|---|---|---|
| Immobilier | Achat de biens via sociétés écrans | Valeur élevée, plus-values, respectabilité |
| Entreprises légitimes | Création ou rachat de commerces | Revenus apparemment légaux |
| Produits financiers | Assurance-vie, portefeuilles titres | Complexité et confidentialité |
| Prêts adossés | Dépôt à l’étranger comme garantie d’un crédit rapatrié | Apparence de dette légitime |
| « Gains » de jeux | Conversion via casinos | Justification plausible |
Principales méthodes et techniques modernes de blanchiment d’argent
Plus de 150 techniques de blanchiment sont recensées à travers le monde. Cette section se concentre sur les méthodes les plus fréquentes et les plus surveillées en 2023-2025, avec un accent sur les évolutions récentes liées à la digitalisation de l’économie.
Les blanchisseurs combinent généralement plusieurs de ces techniques pour complexifier la détection. Face à cette sophistication croissante, la lutte contre le blanchiment repose désormais largement sur l’analyse de données, l’intelligence artificielle et le machine learning pour identifier les schémas atypiques.
Blanchiment d’argent basé sur le commerce international (TBML)
Le Trade-Based Money Laundering exploite les mécanismes du commerce international pour transférer de la valeur à travers les frontières de manière dissimulée.
Principales manipulations :
- Surfacturation : paiement excessif par rapport à la valeur réelle des marchandises
- Sous-facturation : paiement inférieur permettant de conserver une survaleur
- Fausse description : déclaration de marchandises différentes de celles réellement expédiées
- Sur-expédition/sous-expédition : quantités déclarées ne correspondant pas aux volumes réels
Exemple concret : Une organisation criminelle exporte de l’électronique d’Asie vers l’Europe, avec surfacturation de 40 %. L’acheteur européen (complice) paie le prix gonflé. La différence — de l’argent sale — est ainsi transférée légalement vers le vendeur asiatique, qui la reverse ensuite via un circuit bancaire complexe.
Signaux d’alerte :
- Écarts de prix importants par rapport aux cours du marché
- Acheteurs/vendeurs sans historique commercial vérifiable
- Routes commerciales atypiques pour les produits concernés
- Documents de transport incohérents
Le GAFI a produit plusieurs rapports de typologies sur le TBML, soulignant que cette méthode est particulièrement utilisée pour le trafic de stupéfiants, la contrebande et les fraudes douanières.
Entreprises fortement manipulatrices d’espèces (commerces de proximité, bureaux de change…)
Certains commerces présentent un profil idéal pour le blanchiment grâce à leur utilisation intensive de monnaie fiduciaire : bars, restaurants, discothèques, salons de jeux, boutiques de détail, stations-service, bureaux de change.
Le mécanisme est simple :
- Injection d’espèces criminelles dans les caisses quotidiennes
- Dépôt en banque comme « recettes » légitimes
- Émission de fausses factures et création de ventes fictives pour aligner la comptabilité
Signaux d’alerte à surveiller :
- Progression soudaine du chiffre d’affaires non corrélée à l’activité réelle ou au contexte économique
- Marges bénéficiaires anormalement élevées pour le secteur
- Incohérences entre dépôts bancaires et dépenses opérationnelles
- Versements réguliers calibrés juste en dessous des seuils de déclaration
- Utilisation excessive d’espèces pour les paiements fournisseurs
Les autorités fiscales et les services anti-blanchiment mènent des enquêtes conjointes sur ces secteurs, notamment depuis l’intensification de la lutte contre l’économie souterraine à partir de 2015.
Casinos, jeux d’argent et plateformes de jeux en ligne
Le secteur des jeux offre un terrain propice au blanchiment grâce à la conversion rapide d’espèces en « gains ».
Fonctionnement classique :
- Achat de jetons avec de l’argent sale
- Période de jeu minimale (quelques parties de roulette, poker)
- Conversion des jetons en « gains » apparemment légitimes
- Encaissement ou virement bancaire avec justificatif
Variantes modernes :
- Casinos en ligne et sites de paris sportifs offshore
- Terminaux de paris à cote fixe
- Comptes de joueurs utilisés comme « comptes de passage »
- Tournois de poker justifiant des flux importants
Stratégies criminelles observées :
- Complices simulant des pertes face à un joueur qui « gagne »
- Rachat de tickets gagnants à d’autres joueurs
- Création de multiples comptes sur différentes plateformes
Depuis la 4e et la 5e directive européenne anti-blanchiment, les règles KYC (Know Your Customer) ont été fortement renforcées. Les opérateurs de jeux sont désormais des entités assujetties aux obligations de déclaration de soupçon.
Blanchiment d’argent via les contrats et produits d’assurance
Le secteur de l’assurance, notamment l’assurance-vie et les produits de capitalisation, peut servir de véhicule d’investissement à long terme pour recycler des fonds illicites.
Mécanismes détournés :
- Versements de primes en espèces ou par virements fractionnés
- Rachat anticipé des contrats pour récupérer des fonds apparemment légitimes
- Utilisation de bénéficiaires économiques opaques
- Création de fausses polices dans des juridictions peu réglementées
- Fausses déclarations de sinistre
Les réglementations LCB-FT imposent aux assureurs des obligations spécifiques : profilage des clients, suivi des versements atypiques, vigilance renforcée sur les rachats anticipés, et signalement aux cellules de renseignement financier nationales en cas de soupçon.
Mules financières et réseaux de « smurfing »
Les mules financières sont des particuliers — souvent étudiants, chômeurs, personnes vulnérables ou êtres humains en situation de précarité — qui prêtent leur compte bancaire contre rémunération pour recevoir et retransférer des fonds d’origine criminelle.
Le schtroumpfage (structuring) repose sur la multiplication de versements calibrés sous les seuils de déclaration, réalisés par plusieurs complices sur des comptes différents. Cette dispersion contourne les systèmes d’alerte automatisés des banques.
Le « cuckoo smurfing » (schtroumpfage du coucou) est particulièrement pernicieux : une transaction légitime — par exemple un virement de parents vers leur enfant étudiant à l’étranger — est détournée. L’étudiant reçoit l’argent attendu, mais celui-ci provient en réalité de fonds criminels, tandis que les parents ont versé leur argent à un compte contrôlé par le réseau.
Canaux de recrutement des mules :
- Réseaux sociaux avec fausses offres d’emploi
- Annonces de « jobs de transfert de fonds »
- Plateformes de rencontre
- Promesses de « gestion de paiements » pour entreprises étrangères
Paiements pair-à-pair (P2P) et wallets numériques
L’essor des applications de paiement instantané et des portefeuilles électroniques depuis la fin des années 2010 a ouvert de nouvelles dimensions pour le blanchiment.
Techniques utilisées :
- Fractionnement de grosses sommes en multiples petits paiements P2P
- Utilisation successive de plusieurs plateformes différentes
- Association avec des ventes sur plateformes de seconde main comme couverture
- Cartes prépayées rechargeables anonymes ou pseudo-anonymes
- Micro-paiements récurrents entre comptes contrôlés par un même réseau
La pandémie de COVID-19 a accéléré l’adoption des paiements électroniques, augmentant les risques de non conformité dans ce domaine. Certains pays ont réagi en imposant des plafonds plus stricts, l’identification obligatoire des détenteurs de wallets et une surveillance renforcée des schémas atypiques.
Blanchiment d’argent et cryptomonnaies
Les crypto-actifs (Bitcoin, Ethereum, stablecoins) et l’écosystème qui les entoure — exchanges, mixers, tumblers, protocoles DeFi, NFT — peuvent servir à anonymiser ou brouiller les flux financiers.
Schéma type :
- Fonds volés lors d’une cyberfraude transférés vers un exchange
- Conversion en cryptomonnaies diverses
- Passage par des mixers pour brouiller la traçabilité
- Conversion en stablecoins ou autres actifs
- Réinjection via plateformes DeFi ou achat de NFT
- Sortie en monnaie fiduciaire sur un exchange régulé
Évolutions réglementaires récentes :
De nombreux pays ont étendu leur dispositif LCB-FT aux prestataires de services sur actifs numériques (VASP). Depuis 2023, les obligations incluent :
- KYC renforcé pour les clients
- Gel des avoirs sur demande des autorités
- Déclaration de soupçon obligatoire
- Sanctions importantes en cas de manquement
Il est essentiel de noter que la majorité des usages des cryptomonnaies reste parfaitement légale. Cependant, la surveillance s’est intensifiée, et les outils d’analyse blockchain permettent désormais de tracer efficacement de nombreuses transactions suspectes.
Immobilier et investissements patrimoniaux
L’immobilier, particulièrement dans les grandes métropoles européennes et nord-américaines, reste une cible privilégiée pour l’intégration des capitaux blanchis.
Pourquoi l’immobilier attire les blanchisseurs :
- Valeurs unitaires élevées permettant d’absorber de grosses sommes
- Potentiel de plus-values
- Faible rotation des biens
- Respectabilité sociale associée à la propriété
Montages typiques observés :
| Structure | Mécanisme | Risque de détection |
|---|---|---|
| Sociétés écrans | Acquisition via structures opaques | Modéré (registres des bénéficiaires) |
| Prête-noms | Achat au nom d’un tiers | Faible si bien organisé |
| Fiducies opaques | Structures juridiques complexes | Variable selon juridiction |
| Sous/surévaluation | Prix manipulés pour justifier les flux | Élevé si écart important |
Les notaires, agents immobiliers, avocats et banques sont désormais assujettis à de fortes obligations de vérification de l’origine des fonds et d’identification des bénéficiaires effectifs. Néanmoins, les rapports GAFI 2023-2024 soulignent que la conformité du secteur immobilier reste insuffisante dans de nombreux pays.
Cadre international de la lutte contre le blanchiment d’argent
Le Groupe d’Action Financière (GAFI), créé en 1989 lors du sommet du G7 à Paris, constitue la pierre angulaire du dispositif mondial contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.
Les 40 Recommandations : le standard mondial
Les « 40 Recommandations » du GAFI définissent le cadre que chaque pays doit adopter en matière de LCB-FT. Régulièrement mises à jour (notamment après 2001, 2008, et face aux nouvelles menaces crypto et sanctions internationales), elles couvrent :
- Les obligations de vigilance des institutions financières
- La déclaration des opérations suspectes
- La coopération internationale
- Les pouvoirs des autorités de poursuite
- La transparence des personnes morales
Le mécanisme des listes grise et noire
Le GAFI évalue régulièrement les juridictions et peut les placer sur :
| Liste | Critères | Conséquences |
|---|---|---|
| Liste grise | Déficiences stratégiques identifiées | Surveillance accrue, engagement à corriger |
| Liste noire | Manquements graves persistants | Contre-mesures, restrictions bancaires, isolement |
L’inscription sur ces listes entraîne une dégradation immédiate de la réputation internationale, des difficultés d’accès aux correspondants bancaires, et une pression considérable des institutions financières mondiales.
L’évaluation de la France
Le cycle d’évaluation 2020-2022 de la France (rapport publié en 2022) a mis en lumière :
Forces :
- Cadre juridique robuste
- Tracfin efficace comme cellule de renseignement
- Coopération internationale développée
Axes d’amélioration :
- Supervision des secteurs non financiers à renforcer
- Effectivité des sanctions à améliorer
- Transparence des bénéficiaires effectifs à compléter
Autres acteurs internationaux
La lutte mondiale implique également :
- ONU : Conventions contre le crime organisé (Palerme) et la corruption (Mérida)
- FMI et Banque mondiale : Évaluations et assistance technique
- Réseaux régionaux : GABAC (Afrique centrale), GAFISUD (Amérique du Sud), MENAFATF (Moyen-Orient et Afrique du Nord)
Dispositif européen : directives, règlement unique et création de l’AMLA
L’Union européenne construit depuis 1991 (1re directive) un arsenal anti-blanchiment régulièrement renforcé, aboutissant au « paquet anti-blanchiment » adopté en mai 2024.
L’évolution des directives européennes
| Directive | Année | Apports majeurs |
|---|---|---|
| 4e directive | 2015 | Approche par les risques, registres des bénéficiaires effectifs |
| 5e directive | 2018 | Inclusion des crypto-actifs, renforcement de la transparence |
| 6e directive | 2020 | Harmonisation des sanctions, responsabilité pénale des personnes morales |
Le paquet anti-blanchiment 2024
Ce sixième paquet comprend :
- Un règlement unique directement applicable dans tous les États membres, sans transposition nationale nécessaire
- Une nouvelle directive harmonisant les pouvoirs des autorités nationales
- Des sanctions uniformisées à l’échelle européenne
- Des obligations renforcées de transparence sur les bénéficiaires effectifs
L’AMLA : une autorité européenne de supervision
L’Autorité européenne de lutte contre le blanchiment d’argent (AMLA), dont le siège sera à Francfort, représente une innovation majeure :
- Supervision directe des entités financières les plus risquées de l’UE
- Coordination des autorités nationales de supervision
- Pouvoir d’enquête et de sanction à l’échelle européenne
- Harmonisation des pratiques de contrôle
Les États membres doivent adapter leur droit national à ce nouveau cadre. En France, la DG Trésor joue un rôle central dans la transposition et la coordination interne.
Organisation nationale de la lutte contre le blanchiment (exemple français)
La France illustre un dispositif national structuré de lutte contre le blanchiment, comparable à ceux de la Suisse, la Belgique, le Canada ou l’Algérie, avec des particularités propres à chaque juridiction.
Le rôle de la DG Trésor
La Direction Générale du Trésor :
- Élabore les normes nationales en matière de LCB-FT
- Représente la France au GAFI et dans les instances internationales
- Coordonne l’action des ministères concernés
- Supervise les secteurs à risque : finance, art, luxe, jeux, immobilier, professions réglementées
Le COLB : pilotage et coordination
Le Conseil d’Orientation de la Lutte contre le Blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme :
- Pilote l’analyse nationale des risques
- Coordonne les échanges entre autorités de supervision et professions assujetties
- Propose des orientations stratégiques
Les autorités de contrôle
| Autorité | Périmètre | Mission principale |
|---|---|---|
| ACPR | Banques, assurances | Contrôle prudentiel et LCB-FT |
| AMF | Marchés financiers | Surveillance des intermédiaires |
| Tracfin | Tous secteurs | Cellule de renseignement financier |
Tracfin reçoit les déclarations de soupçon de l’ensemble des professionnels assujettis et transmet aux autorités judiciaires les dossiers justifiant des enquêtes approfondies.
Les secteurs non financiers assujettis
Les obligations LCB-FT s’étendent bien au-delà du secteur bancaire :
- Notaires : vigilance sur les transactions immobilières
- Avocats (pour certaines opérations) : conseil en structuration patrimoniale
- Experts-comptables : détection d’anomalies comptables
- Casinos et opérateurs de jeux en ligne : identification des joueurs
- Agents immobiliers : vérification de l’origine des fonds
- Marchands d’art et antiquaires : transactions supérieures à 10 000 euros
Ces professionnels doivent mettre en œuvre des procédures de KYC, conserver les documents justificatifs, et effectuer des déclarations de soupçon auprès de Tracfin en cas d’opération suspecte.
Blanchiment d’argent, détournement de fonds et autres infractions connexes
Le blanchiment de capitaux est souvent lié à un « crime préalable » — trafic de stupéfiants, fraude, corruption, détournement de fonds — mais constitue une infraction distincte avec sa propre définition pénale.
Détournement de fonds vs blanchiment : les distinctions
| Critère | Détournement de fonds | Blanchiment |
|---|---|---|
| Accès aux fonds | Légitime (puis détourné) | Fonds d’origine criminelle |
| Contexte | Infraction interne à l’organisation | Processus de dissimulation externe |
| Objectif | Appropriation personnelle | Réintégration dans l’économie légale |
| Auteur typique | Salarié, dirigeant, mandataire | Réseau criminel, intermédiaires |
Les infractions génératrices d’argent sale
Le blanchiment peut concerner des produits issus de :
- Escroquerie et cyberfraude
- Fraude fiscale et évasion fiscale
- Abus de biens sociaux et détournement
- Corruption active et passive
- Financement du terrorisme
- Trafic de stupéfiants, d’armes, d’êtres humains
- Vol, extorsion, violence organisée
Sanctions en France
L’article 324-1 du Code pénal définit le blanchiment et prévoit :
| Type de blanchiment | Prison | Amende |
|---|---|---|
| Simple | Jusqu’à 5 ans | 375 000 € |
| Habituel ou en bande organisée | Jusqu’à 10 ans | 750 000 € |
| Lié au crime organisé | Jusqu’à 20 ans | 1 000 000 € |
Les autres pays européens prévoient des sanctions comparables, avec des variations selon la gravité et les circonstances.
Conséquences non pénales
Au-delà des sanctions pénales, les personnes et entreprises impliquées risquent :
- Confiscation des biens acquis grâce au blanchiment
- Interdiction d’exercice professionnel
- Retrait d’agrément pour les établissements financiers
- Dommages réputationnels durables
- Mise en examen des dirigeants pour défaut de contrôle interne
FAQ sur le blanchiment d’argent
Comment un particulier peut-il repérer un risque de blanchiment d’argent dans sa vie quotidienne ?
Plusieurs situations doivent alerter un particulier :
- Propositions de « job facile » consistant à recevoir de l’argent sur son compte et à le retransférer contre commission — il s’agit du recrutement comme mule financière
- Demande de prêter son compte bancaire à un ami ou une connaissance pour des « raisons administratives »
- Achats ou ventes atypiques : quelqu’un propose de vous acheter un bien au-dessus du prix du marché, ou vous demande de facturer un service fictif
- Offres d’emploi suspectes pour « gestionnaire de paiements » ou « agent de transfert » avec rémunération attractive
Dans tous ces cas, la prudence s’impose. Accepter peut vous exposer à des poursuites pour complicité de blanchiment.
Quelles sont les obligations d’une petite entreprise ou d’un professionnel libéral en matière de lutte contre le blanchiment ?
Les obligations varient selon que vous êtes ou non une « profession assujettie » :
Professions assujetties (notaires, experts-comptables, avocats pour certaines missions, agents immobiliers, marchands d’art pour transactions > 10 000 €) :
- Mettre en œuvre des procédures de vigilance (KYC)
- Identifier et vérifier l’identité des clients et bénéficiaires effectifs
- Conserver les documents pendant 5 ans minimum
- Déclarer les soupçons à Tracfin
- Former les salariés concernés
Professions non assujetties :
- Aucune obligation légale spécifique en matière LCB-FT
- Cependant, la vigilance reste conseillée pour éviter toute implication involontaire
Que risque une personne qui accepte de servir de prête-nom ou de mule financière sans « tout savoir » sur l’origine des fonds ?
La loi ne requiert pas la preuve d’une connaissance précise de l’origine criminelle des fonds. Le blanchiment peut être caractérisé dès lors que la personne :
- Aurait dû savoir que les fonds avaient une origine douteuse (imprudence grave)
- A fermé les yeux sur des indices évidents de criminalité
Les mules financières, même recrutées via de fausses annonces d’emploi, peuvent être poursuivies. Les peines encourues vont jusqu’à 5 ans de prison et 375 000 € d’amende pour blanchiment simple, sans compter les dommages-intérêts civils et le fichage judiciaire.
L’argument « je ne savais pas » n’est généralement pas recevable si les circonstances auraient dû alerter une personne raisonnable.
Les paiements en cryptomonnaies sont-ils automatiquement suspects ?
Non, les cryptomonnaies ne sont pas intrinsèquement suspectes. La grande majorité des transactions crypto sont parfaitement légales — investissements, paiements, transferts internationaux, participation à des projets blockchain.
Cependant, les crypto-actifs sont surveillés comme tout autre moyen de paiement. Les bonnes pratiques incluent :
- Utiliser des plateformes régulées avec procédures KYC
- Conserver la traçabilité de vos achats et ventes
- Pouvoir justifier l’origine de vos fonds en cas de demande
- Déclarer vos plus-values aux services fiscaux
Les autorités disposent désormais d’outils d’analyse blockchain performants permettant de tracer les flux, même à travers certains mécanismes d’anonymisation. La régulation des VASP (prestataires de services sur actifs numériques) s’est considérablement renforcée depuis 2023.
Quel est le conseil le plus important pour une entreprise souhaitant éviter tout risque lié au blanchiment ?
La mise en œuvre d’une culture de conformité est essentielle. Concrètement :
- Former régulièrement tous les salariés en contact avec des flux financiers ou des clients
- Documenter systématiquement les vérifications effectuées
- Signaler sans délai toute opération atypique à votre responsable conformité
- Ne jamais céder à la pression d’un client pressé de conclure sans fournir les justificatifs requis
- Actualiser vos procédures en fonction des évolutions réglementaires
La résolution d’affaires de blanchiment débute souvent par un simple signalement interne. Une entreprise vigilante protège non seulement le système financier, mais aussi sa propre réputation et ses dirigeants face aux risques de mise en cause pénale.
En conclusion, le blanchiment d’argent reste l’un des défis majeurs de notre époque économique et judiciaire. Entre méthodes traditionnelles et innovations technologiques, les criminels adaptent constamment leurs techniques, obligeant autorités et entreprises à une vigilance permanente. Que vous soyez professionnel assujetti, chef d’entreprise ou simple citoyen, comprendre ces mécanismes est la première étape pour contribuer à une économie plus saine et plus équitable.

